Blog

Test de la vitesse de lecture 1

Au centre du musée, se dressent de grands monolithes noirs, éclairés de l’intérieur. À travers les vitres teintées de ces terrariums géants, on aperçoit les branches et les feuilles du galant de nuit appelé aussi « mesk el arabi ». Je marche entre ces terrariums comme dans une forêt de verre où la nature est tenue prisonnière. Je connais bien cet arbre. Au Maroc, c’est une plante familière, chantée par les poètes et tous les amoureux. Elle a pour particularité de dégager l’odeur la plus forte du règne végétal et, comme le datura, autre arbre qui enfant me fascinait, ses fleurs ne s’ouvrent que la nuit. Je songe que la nature a des tours étranges. Les fleurs n’apparaissent qu’une fois l’ombre venue, comme si l’arbre voulait préserver sa beauté, la garder secrète, ne pas l’exposer aux regards comme je rêve, moi aussi, de me tenir loin du monde. Son parfum est réservé aux heures nocturnes. Est-ce une façon de dialoguer avec les insectes de la nuit ? Est-ce parce que c’est dans le noir que les parfums révèlent le mieux leur puissance, leur profondeur ? Hicham Berrada, qui a conçu cette installation, a choisi d’inverser le cycle de la plante. Durant la journée, le terrarium reste opaque, le jasmin est plongé dans l’obscurité mais l’odeur embaume le musée. La nuit, au contraire, l’éclairage au sodium reproduit les conditions d’une journée d’été ensoleillée. Tout est inversé, sens dessus dessous, l’artiste là encore se fait démiurge, apprenti sorcier, illusionniste. Je pense à ce que Tchekhov dit des grands écrivains. Ce sont ceux qui font surgir la neige en plein été et qui décrivent si bien les flocons que vous vous sentez saisi par le froid et que vous frissonnez.

À Rabat, il y avait un galant de nuit près de la porte d’entrée de ma maison. En été, quand le soir tombait, nous gardions la fenêtre ouverte pour provoquer des courants d’air et mon père disait : « Vous sentez ? C’est le galant de nuit ! » Année après année, cela ne cessait de l’émerveiller. Il suffit que je ferme les yeux pour me souvenir de ce parfum entêtant et sucré. Les larmes me montent aux paupières. Les voilà, mes revenants. La voilà, l’odeur du pays de l’enfance, disparu, englouti. Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom, Leïla, en arabe. Mais je doute que cela suffise à expliquer l’attirance que j’ai eue, très tôt, pour la vie nocturne. Le jour, chacun se comportait selon ce qu’on attendait de lui. On voulait sauver les apparences, se présenter sous les traits de la vertu, du conformisme, de la bienséance. À mes yeux d’enfant, les heures du jour étaient consacrées aux activités triviales et répétitives. C’était le territoire de l’ennui et des obligations. Puis la nuit arrivait. On nous envoyait nous coucher et je soupçonnais que, pendant notre sommeil, d’autres acteurs montaient sur scène. Les gens s’exprimaient d’une autre façon, les femmes étaient belles, elles avaient relevé leurs cheveux, elles montraient leur peau brillante et parfumée. Elles me semblaient à la fois fragiles, quand elles buvaient trop, quand elles riaient mais il émanait d’elles, aussi, une force invincible. Ces métamorphoses m’émerveillaient. Et quand j’ai
eu l’âge de sortir, ou même un peu avant, une sorte de rage s’est emparée de moi. Une urgence, une faim qui m’enjoignaient de traverser la nuit moi aussi. Je ne voulais pas être une petite fille sage. Le galant de nuit c’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté. L’arbre était là, juste devant la porte en fer que je poussais, le plus doucement possible, pour aller retrouver mes amis. Je quittais la maison la nuit et rentrais au petit matin, accueillie par le même parfum.

Puissant dans l’ombre, évanescent quand l’aube se levait. À l’adolescence, je découvrais les bars, les cabarets, les discothèques, les fêtes dans un cabanon sur la plage, les rues sombres et vides de ma capitale torpide. À une certaine heure de la nuit, les gentilles filles retournaient chez elles et les autres entraient en scène. À cette époque, les prostituées m’ont fascinée, troublée, bouleversée.

Dans un cabaret, près de Mohammedia, des hommes gros et libidineux étaient assis devant une scène sur laquelle des femmes aux cuisses flasques dansaient. Les hommes les attiraient sur leurs genoux, leur servaient un verre de mauvais whisky et les embrassaient dans le cou. Je me souviens d’une femme qui s’est déshabillée devant moi dans les toilettes d’un bar à Tanger et qui riait de la méchanceté des clients et de leur bêtise. J’étais grisée par ma liberté et, en même temps, j’avais peur. Je me disais que je serais punie de ne pas savoir me tenir à ma place. Que, s’il m’arrivait quelque chose, je l’aurais bien cherché. La nuit, quand les garçons s’amusaient à faire des courses de voitures à contresens sur l’autoroute entre Rabat et Casablanca, je pensais : « Tu ne dois pas mourir parce que ça tuerait maman. » Mais, comme Blanche dans Un tramway nommé Désir, j’ai pu compter souvent sur la bonté des inconnus. Un soir, dans un bar de Casablanca, j’attendais des amis et j’étais la seule fille. Le barman m’a dit qu’il fallait toujours s’asseoir au comptoir, le plus près possible du serveur. « Le secret, m’a-t-il confié, c’est d’avoir ton propre briquet. Si tu demandes du feu à un homme, il va croire que tu veux engager la conversation et il se sentira en droit de te draguer. Tu ne pourras plus t’en débarrasser. Alors si tu fumes, aie toujours un briquet. » Ce monde a disparu. Et je ne veux pas le déflorer. Il deviendra un roman peut-être car seule la littérature pourrait faire ressurgir ces vies englouties. Cela fait vingt ans que j’ai quitté mon pays et j’éprouve une espèce de mélancolie, un sentiment de m’être éloignée à jamais des sensations de mon enfance.

« Je n’ai pas honte d’être comme je suis, je ne peux être différente de celle que j’ai toujours été, jusqu’à dix-huit ans je n’ai connu que l’appartement bien rangé de la bourgeoisie provinciale bien rangée, et l’étude, l’étude, la vie réelle se déroulait au-delà des sept murailles », dit Helena, l’héroïne de La Plaisanterie de Milan Kundera.

J’ai été élevée comme un animal d’intérieur. Je n’ai jamais pratiqué aucun sport. Je ne sais pas faire de vélo et je n’ai pas le permis de conduire. Enfant, je passais le plus clair de mon temps à la maison. J’étudiais. La ville de Rabat n’offrait pas beaucoup de loisirs et mes sœurs et moi nous distrayions en lisant ou en regardant des films. Ce n’était pas seulement la nuit qui était un territoire interdit, c’était le dehors. Les filles n’avaient rien à faire dans les rues, sur les places,
dans les cafés dont les terrasses, je m’en souviens, n’étaient occupées que par des hommes. Une fille qui se déplaçait devait aller d’un point A à un point B. Sinon, c’était une traînée, une délurée, une fille perdue. Les dangers étaient nombreux : tomber enceinte, tomber amoureuse, voir ses résultats scolaires dégringoler par excès de sentimentalisme. On me décrivait une série de chutes plus vertigineuses les unes que les autres. Les filles étaient Ève pour l’éternité.

À l’adolescence, sont apparus rêves de fuite, désirs d’errance, de nuits sans chaperon et de rues où je serais une passante qui regarde les autres et qui est regardée. Parce qu’il m’était interdit, le mouvement est devenu pour moi synonyme de liberté. S’émanciper c’était fuir, sortir de cette prison qu’était la maison. Ne parle-t-on pas de « cellule » familiale ? Je ne voulais pas devenir « une femme d’intérieur ». En terminale, notre professeur de philosophie, qui aimait fumer en classe
et donner des cours dans le jardin, nous avait expliqué qu’exister c’était à la fois sortir de soi et de chez soi. Il ne pouvait y avoir d’individualité, de liberté, sans arrachement. Il fallait fuir toutes les cases qui enferment en donnant l’illusion du confort. Il fallait se méfier de « l’embourgeoisement du cœur » ; préférer être un nomade, un errant, un voyageur compulsif. Moi, qui me contentais d’aller de l’école à la maison, de la maison à la ferme de mes grands-parents, je rêvais, avec un
mélange de peur et d’excitation, à un lieu où je pourrais trouver ma place. Je voulais conquérir le dehors. À présent, seule et pieds nus dans ce musée, je me demande pourquoi j’ai tant voulu être enfermée ici. Comment la féministe, la militante, l’écrivain que j’aspire à être, peut-elle fantasmer de quatre murs et d’une porte bien fermée ? Je devrais vouloir briser les cages, souffler sur les remparts jusqu’à les faire trembler et s’écrouler. Écrire ne peut consister seulement à se retirer, à se complaire dans la chaleur d’un appartement, à construire des murs en brique pour se protéger du dehors et ne pas regarder les autres dans les yeux. C’est aussi nourrir des rêves d’expansion, de conquête, de connaissance du monde, de l’Autre, de l’inconnu. Derrière une forteresse, que peut-on cultiver d’autre que de l’indifférence ? Avoir la paix est un fantasme égoïste. « Quand Allah a créé la terre, disait mon père, il avait de bonnes raisons de séparer les hommes et les femmes […]. L’ordre et l’harmonie n’existent que lorsque chaque groupe respecte les hudud. Toute transgression entraîne forcément anarchie et malheur. Mais les femmes ne pensaient qu’à transgresser les limites. Elles étaient obsédées par le monde qui existait au-delà du portail. Elles fantasmaient à longueur de journée, elles se pavanaient dans des rues imaginaires. » C’est ainsi que commence Rêves de femmes, le livre que la sociologue marocaine Fatima Mernissi consacre à son enfance, dans un harem de la médina de Fès. Elle y raconte la claustration des femmes sous la surveillance d’un gardien qui portait un trousseau de clés à la taille et fermait tous les soirs la lourde porte en bois. On expliquait aux jeunes filles de cette époque que le monde était traversé par des frontières invisibles, les « hudud », et que toutes celles qui les franchiraient se rendraient coupable de jeter le déshonneur sur le clan. Je n’ai pas grandi dans un harem et on ne m’a jamais empêchée de vivre ma vie. Mais je suis le produit de ce monde et mes arrière-grand-mères étaient des femmes qui croyaient à la nécessité de ces frontières. Elles ont rêvé sans doute, dans l’espace confiné qui était le leur, d’une vie plus vaste, plus ample. Ma grand-mère alsacienne, qui était un peu une anomalie au sein de la société marocaine, impressionnait par son désir d’aventure, par son courage, par sa ténacité. Je n’ai jamais subi ce que mes ancêtres ont subi, mais demeurait malgré tout, dans mon enfance, cette idée que les femmes étaient des êtres immobiles, sédentaires, qu’elles étaient plus en sécurité à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elles valaient moins que les hommes.

Elles héritaient moins qu’eux, elles étaient toujours la fille ou la femme de quelqu’un. On plaignait souvent mon père de n’avoir que des filles. Ma tante, à plus de soixante ans, n’osait pas fumer devant son frère. Car c’est bien connu, les femmes qui fument n’ont pas de vertu. Mes parents voulaient que nous soyons des femmes libres, indépendantes, capables d’exprimer des choix et des opinions. Mais ni eux ni nous ne pouvions être indifférents au contexte dans lequel nous
grandissions et à ces « lois invisibles » qui régissaient l’espace public. Alors, ils nous incitaient à la prudence, à la discrétion quand nous franchissions les murs bienveillants de la maison. Dans L’Homme pressé, de Paul Morand, le narrateur se parle à lui-même : « Pierre, réfléchis bien avant de t’endormir et avant de te réveiller propriétaire. Pierre, tu vas t’alourdir. Tu prends racine. Tu t’immobilises. Sache qu’il y a des escargots qui meurent écrasés par leurs propres coquilles. »
Parce que j’étais une femme, j’ai toujours eu peur de la coquille qui m’écraserait. Peur de prendre racine. Je ne voulais pas être Pénélope, qui attend son amant voyageur. Il me semble que l’existence n’est rien d’autre qu’une entreprise de destruction de notre sauvagerie, une mise au pas, une altération des instincts. C’est ce qui explique peut-être mon obsession littéraire pour les affres de la vie domestique. Dans tous mes romans, les mères nourrissent, à un moment ou à un
autre, de manière fugace et honteuse, le désir d’abandonner leurs enfants. Elles ont toutes la nostalgie de la femme qu’elles ont été avant d’être la mère de quelqu’un. Elles souffrent de devoir construire un nid, un lieu confortable et sûr pour leurs enfants, une maison de poupée dont elles seraient les souriantes prisonnières. Il faut être « là » pour eux, nous diton. Il faut « rester à sa place ».

 

Leila Slimani – Le parfum des fleurs la nuit 2021